Le Liban à l’épreuve du monopole de la force
Cyril D. BADAOUI
Expert IIEG
La décision du Conseil des ministres libanais du 02 mars 2026 (Annexe 1) interdisant toute activité sécuritaire ou militaire d’un acteur armé non étatique et chargeant les forces armées libanaises légitimes de prendre possession de ses armes constitue un moment charnière pour l’État libanais. Dans un contexte régional marqué par les tensions impliquant l’Iran, les Etats-Unis et plusieurs conflits au Moyen-Orient, cette décision réaffirme le monopole étatique de la violence légitime et la souveraineté nationale. L’article analyse les fondements constitutionnels, le droit international et le droit international humanitaire pertinents, évalue les implications géopolitiques et souligne l’importance stratégique de la neutralité active et des relations du Liban avec les États du Golfe.
Introduction
Le Liban traverse une phase critique de recomposition institutionnelle. La coexistence prolongée d’acteurs armés non étatiques affaiblit l’autorité du Conseil des ministres et compromet la capacité de l’État à exercer son monopole de la violence légitime. La décision du 02 mars 2026 vise à interdire toute activité militaire autonome de ces acteurs et à confier à l’armée libanaises et les forces de sécurité interne la reprise de leurs armes, dans le respect du droit national et des obligations internationales. Cette décision survient dans un contexte régional instable, caractérisé par l’influence croissante de l’Iran et la prolifération d’acteurs armés, qui exposent le Liban à des risques de conflits par procuration. La présente étude examine les implications institutionnelles et juridiques de cette décision, en soulignant l’importance de restaurer le monopole étatique et de garantir la neutralité stratégique.I. Monopole de la violence légitime : fondements doctrinaux et constitutionnels
1. Fondements doctrinaux Max Weber définit l’État moderne comme « la communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné » ¹. Cette conceptualisation demeure centrale en science politique et en droit public pour comprendre la légitimité de l’État face aux milices. Hans Kelsen souligne que l’unité du pouvoir coercitif est un élément essentiel pour maintenir l’ordre juridique interne². L’absence de contrôle exclusif sur la force armée engendre des risques d’anomie et de fragmentation de l’autorité³.2. Fondements constitutionnels libanais
Le Préambule de la Constitution libanaise consacre la souveraineté nationale. Le Conseil des ministres détient le pouvoir exécutif et détermine la politique de défense. Le monopole de la force armée est exercé par les forces armées libanaises, conformément à la loi de défense nationale. Toute structure armée parallèle fragilise la cohésion décisionnelle et compromet l’unité de l’État.II. Droit international public et obligations internationales
1. Responsabilité de l’État
Selon la Convention de Montevideo et la jurisprudence de la Cour internationale de Justice (affaire Nicaragua, 1986), un État est responsable des actes commis depuis son territoire par des entités non étatiques s’il exerce un contrôle effectif ou si ces actes violent le droit international⁴.2. Résolutions du Conseil de sécurité
Le Liban est lié par les résolutions 1559 (2004) et 1701 (2006) du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui : Appellent au désarmement des milices ; Exhortent le gouvernement à exercer pleinement son autorité sur l’ensemble du territoire ; Soulignent la nécessité de prévenir toute utilisation du territoire libanais pour des conflits régionaux.3. Droit international humanitaire (DIH)
Le DIH s’applique dès lors qu’il existe un conflit armé, y compris lorsqu’il implique des acteurs non étatiques. Selon le Protocole additionnel II aux Conventions de Genève de 1977 et la jurisprudence du Comité international de la Croix-Rouge (CICR)⁵ : Les groupes armés non étatiques doivent se conformer au DIH et ne peuvent exercer des opérations militaires sur le territoire d’un État souverain sans autorisation légitime. L’État doit protéger la population civile et veiller à la proportionnalité et à la distinction dans toute action militaire. La décision du 3 mars 2026 s’inscrit dans ce cadre légal : elle cherche à restaurer la primauté de l’État sur la force armée et à prévenir les violations potentielles du DIH.III. Contexte régional : tensions iraniennes et conflits au Moyen-Orient
Les rivalités impliquant l’Iran et ses alliés régionaux exacerbent les risques de projection de conflits sur le territoire libanais. Les analyses stratégiques soulignent que la coexistence d’acteurs armés autonomes augmente le risque d’escalade⁶. En effet, les alliés de la République islamique d’Iran au Liban sont entrés à ses côtés dans la guerre qui l’oppose à Israël et aux Etats-Unis, après l’assassinat du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Dans la nuit de dimanche 1er à lundi 2 mars, le Hezbollah libanais a revendiqué ses premières salves de drones et de missiles en direction d’Israël depuis l’accord de cessez-le- feu conclu entre le Liban et l’Etat hébreu, en novembre 2024, ce qui a offert un alibi en or à Israël pour bombarder le Liban dans la nuit de dimanche à lundi, causant une trentaine de morts et des centaines de blessés⁷. La neutralité stratégique apparaît dès lors comme une mesure de protection nationale et de stabilité.IV. Neutralité stratégique et intérêt national
La neutralité active, inspirée par les modèles suisse et autrichien⁸, consiste à ne pas prendre parti dans les conflits régionaux tout en maintenant des relations diplomatiques et économiques équilibrées. Pour le Liban, cela implique :- La dissociation d’axes conflictuels régionaux ;
- La consolidation d’institutions étatiques fiables ;
- Le maintien de la crédibilité auprès de partenaires stratégiques, notamment les États du Golfe.
V. Relations avec les États du Golfe : dimension stratégique et économique
Le soutien des États du Golfe au Liban repose sur :- Aides financières directes et investissements ;
- Intégration de la diaspora dans les flux économiques ;
- Soutien diplomatique dans les instances
VI. Mise en œuvre et défis institutionnels
Le succès de cette décision dépendra de : La Cohésion politique interne ; La Capacité opérationnelle des Forces Armées libanaises ; L’Encadrement juridique clair, respectant le droit constitutionnel, le droit international public et le DIH ; L’Accompagnement international mesuré. La mise en œuvre graduelle permet de réduire les risques d’escalade interne et externe et de renforcer la légitimité de l’État.Conclusion
La décision du 3 mars 2026 représente un tournant institutionnel majeur. La restauration du monopole de la violence légitime constitue une condition préalable à la souveraineté, à la neutralité stratégique et à la stabilité économique et diplomatique du Liban. Cette décision est également essentielle pour assurer le respect du droit international public et du DIH, tout en consolidant la crédibilité du Liban auprès de ses alliés régionaux et internationaux. Notes et références :- Weber, Le Savant et le Politique, 1919.
- Kelsen, Théorie pure du droit, 1934.
- Rotberg, When States Fail: Causes and Consequences, Princeton University Press, 2004.
- CIJ, Military and Paramilitary Activities in and against Nicaragua (Nicaragua v. United States), 1986, ICJ Rep. 14.
- Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Commentaire des Conventions de Genève, 2016.
- Byman, Deadly Connections: States That Sponsor Terrorism, Cambridge University Press, 2005.
- https://lemonde.fr/international/article/2026/03/02/en-tirant-des- missiles-sur-israel-le-hezbollah-precipite-de-nouveau-le-liban-dans-la- guerre_6669238_3210.html
- Fauchille, Neutralité et droit international, Recueil des Cours de l’Académie de Droit International, 1938.
- Collier, The Bottom Billion, Oxford University Press, 2007.